Wednesday, May 16, 2007

[Aparté #1]

L'Eurovision- Une Vision pour l'Europe?

Dessinez la carte des cafés, écrivait George Steiner[1] et vous obtiendrez l’un des marqueurs essentiels de l’idée de l’Europe. Dessinez la carte des votes de l’Eurovision, et vous obtiendrez une autre esquisse de l’Europe.

La première édition de l’Eurovision a eu lieu en 1956. Depuis lors, le programme est devenu un élément irremplaçable de la culture populaire Européenne. Une culture européenne dont l’intéressante géographie s’étend au-delà des frontière officielles tracée par l’Union Européenne (UE).

Depuis les années 1950, de légers changements sont apparus quant à la relation qu’entretient l’audimat avec ce programme très populaire. Aujourd’hui certains pays y voient la compétition la plus kitsch du continent (sans jamais cependant détrôner le patinage artistique), un programme naïf et drôle, inoffensif en quelque sorte; quand d’autres en font un sérieux instrument de promotion nationale. L’Eurovision, tout autant que le football, sont devenus les dernières arènes où rendre hommage à un drapeau, presque, parait-il, sans aucun dommage. (Honorer un drapeau de nos jours compte toujours des conséquences plus ou moins désastreuses... mais ceci est un autre débat).

En effet, si l’idée d’Europe est le point de mire de cette compétition, l’édition 2007 a permis de réaliser combien ses résultats et ses votes reflètent l’articulation boiteuse, non moins prometteuse, que l’UE tente d’assurer entre le national et l’européen : le dilemme post-national.

L’Eurovision se révèle être un outil fantastique pour l’étude de ce dilemme, ainsi que les tensions actuelles, culturelles, politiques et géopolitiques, qui animent le continent. En particulier, ces résultats dévoilés samedi soir ont permis de mettre en relation trois éléments: les récents mouvements migratoires en Europe, les lieux de peuplement des communautés migrantes, et un vigoureux sens de l’identité « d’origine », ici nationale, à l’intérieur des frontières de l’Europe. Sans aucun doute, d’autres facteurs seraient à considérer dans cette équation. Observer un seul de ces paramètres reste cependant un incroyable exercice.

Incroyable en effet comme la Suède a voté en majorité pour la Finlande, l’Allemagne pour la Turquie, le Portugal pour l’Espagne, l’Estonie pour la Russie. Un détail cependant : nous disons Suède, certes, mais nous ne parlons pas des Suédois comme Renan l’entendait. L’une des règles de la compétition en effet stipule qu’on ne peut voter pour son propre pays...sauf si votre indicatif téléphonique fait de vous un passe-murail. En effet, on peut douter que les pays précédemment mentionnés entretiennent des relations d’amitié bilatérales séculaires. On peut douter que la Suède ait sacrifié diplomatiquement tous ses voies pour les donner à son voisin Finlandais. Ce qu’il semble avoir eu lieu ici, c’est que les finlandais installés en Suède ont voté pour leur pays d’origine. De la même façon, la communauté turque d’Allemagne aura voté pour la Turquie, les populations espagnoles installées au Portugal pour l’Espagne, et les communautés russes en Estonie auront donné le maximum de points à la Russie. Une hypothèse qu’il serait bon de vérifier.

Mais si cette analyse fait sens, il devient alors très intéressant de voir combien l’Eurovision reflète le visage et l’image des nations européennes : en perpétuel renouvellement (et très souvent à travers des flux migratoires temporaires mais en constant renouvellement), de plus en plus trans-nationales, multiculturelles, et donc pourrait-on questionner, essentiellement européennes- côté pile. Côté face, ces migrations temporaires et constantes renforcent- ou du moins nourrissent, ponctuellement, temporairement, ou durablement, un sentiment d’appartenance d’intensité variable à son pays ou sa région d’origine. Un dilemme que le design de la monnaie européenne, à titre d’exemple, a su combiner: des billets représentant des ponts et fenêtres aux architectures génériques dans lesquels chacun peut s’imaginer et se reconnaître; des pièces représentant Marianne ou Dante côté pile, des cartes d’une Europe des régions, d'une Europe sans frontières, côté face.

En d’autres termes, retracer la carte des résultats de l’Eurovision signifie redessiner le sens de l’identité nationale, repenser un schéma et une géographie mentale si terriblement essentiels et figés, dans une Europe en perpétuel mouvement, dans une Europe post-nationale. Post-national signifiant non pas sans, mais au-delà de la nation- une vision pour l’Europe?

[1] George Steiner, Une Certaine Idée de l’Europe, (Actes Sud, 2005 [2004])