Monday, August 18, 2008

[Aparté # 5] Eurovision: Une Vision pour l’Europe

Terry Wogan, le commentateur vedette de la BBC, regrette que l’Eurovision ne soit plus un simple concours musical mais devenu un évènement politique. Se rendant tristement compte que le Royaume-Uni est probablement aimé par l’Europe autant qu’il l’aime, Sir Wogan confessait ses doutes dimanche matin sur le futur de l’Eurovision, suite au « vote en bloc » ayant porté la Russie à la victoire. Les questions identitaires nationales et européennes étaient en effet à l’affiche de cette édition 2008.

La première édition de l’Eurovision a eu lieu en 1956. Au palmarès : Abba, Céline Dion, et j’en passe. Aujourd’hui si certains pays y voient toujours la compétition la plus kitsch du continent (sans jamais cependant détrôner le patinage artistique- quoique la Russie a su allier les deux cette année), d’autres en font un sérieux instrument de promotion régionale et/ou nationale.

L’Eurovision, tout autant que le football, sont en effet devenus les dernières arènes où rendre hommage à un drapeau peut se faire sans aucun dommage – ou presque.

Si promouvoir l’Europe via la culture populaire était l’idée de base de ce concours, l’édition 2008 a permis de refléter le dilemme identitaire de l’Union Européenne (UE).

En particulier, les résultats de cette compétition musicale permettent de mettre en relation trois éléments essentiels de la question européenne: l’articulation difficile entre le national et l’Européen; la division entre les jeunes et vieilles nations d’Europe en terme de sentiment d’appartenance; enfin la réalité des mouvements migratoires en Europe.

Intéressant en effet comme la Suède a voté en majorité pour la Finlande, l’Allemagne pour la Turquie, le Portugal pour l’Espagne, l’Estonie pour la Russie. Un détail cependant: nous disons Suède, certes, mais nous ne parlons pas des résidents Suédois de Suède. L’une des règles de la compétition en effet stipule qu’on ne peut voter pour son propre pays- sauf si votre indicatif téléphonique fait de vous un passe-murail. On peut douter que les pays précédemment mentionnés entretiennent des relations d’amitié bilatérales séculaires. On peut douter que la Suède ait sacrifié diplomatiquement tous ses voix pour les donner à son voisin finlandais. Ce qu’il semble avoir eu lieu ici, c’est que les finlandais installés en Suède ont voté pour leur pays d’origine. De la même façon, la communauté turque d’Allemagne aura voté pour la Turquie, les populations espagnoles installées au Portugal pour l’Espagne, et les communautés russes en Estonie auront donné le maximum de points à la Russie.

La France et le Royaume Uni, de leur côté, se sont vite retrouvés hors concours et totalement ignorés. Si les performances musicales de ces vieilles nations étaient réussies (je donne mes 12 points à Sébastien Tellier), les tensions identitaires de ces pays ne semblent pas être intra-Européennes. Peut-être si l’on organisait un concours francovision, on verrait alors Paris voter pour la Bretagne, la Savoie et le Pays Basque; peut-être si l’on organisait un concours EuroMediterranée, on verrait la France donner ses 12 points au Maroc ou au Portugal, etc.

Si cette analyse fait sens, il devient alors extrêmement passionnant de comprendre combien l’Eurovision reflète le visage des nations européennes: en perpétuel renouvellement (et très souvent à travers des flux migratoires temporaires mais en constant renouvellement), de plus en plus trans-nationales, multiculturelles, et donc pourrait-on questionner, essentiellement européennes- côté pile. Côté face, ces migrations temporaires et constantes renforcent- ou du moins nourrissent, ponctuellement, temporairement, ou durablement, un sentiment d’appartenance d’intensité variable à son pays ou sa région d’origine.

En d’autres termes, retracer la carte des résultats de l’Eurovision signifie redessiner la réalité des identités nationales et des nations contemporaines, et repenser un schéma et une géographie identitaires (souvent pensées comme étant figés dans l’espace et dans le temps) dans une Europe en perpétuel mouvement.

« Dessinez la carte des cafés », écrivait George Steiner , « et vous obtiendrez l’un des marqueurs essentiels de l’idée de l’Europe ». Dessinez la carte des votes de l’Eurovision, pourrait-on suggérer, et vous obtiendrez une nouvelle vision pour l’Europe.

[1] George Steiner, Une Certaine Idée de l’Europe, (Actes Sud, 2005 [2004])